Il manquait un espace de liaison directe entre les romans et vous. Un lieu sans filtre, sans algorithme tiers et sans artifices marketing pour poser les valises, ouvrir les tiroirs et parler franchement de ce qui se cache derrière les livres. C'est exactement la vocation de ce carnet de bord.
Pourquoi ouvrir ce blog aujourd'hui ? La vérité, c'est que la plupart des textes que vous trouverez ici n'ont pas été rédigés pour faire du remplissage ou répondre à un planning de publication. Ils étaient déjà là, dans mes cartons, accumulés au fil des mois sous forme de notes de travail, de réflexions sur le métier d'auteur, de carnets de préparation ou de brouillons de pensées nés en marge de l'écriture de mes romans.
24/12/2026
S'affranchir des cathédrales : entre l'ombre des maîtres et l'urgence de raconter notre époque.
Quand on commence à écrire de la science-fiction, on se heurte très vite à un vertige monumental : celui d'entrer dans une bibliothèque sacrée. Comment poser ses propres mots sur le papier quand on a lu les visions implacables d'Isaac Asimov, les structures vertigineuses de Stanisław Lem, les cauchemars cyberpunk de William Gibson ou les fresques poétiques de René Barjavel ?
Il est facile de se sentir écrasé par ces géants. Leurs œuvres ont façonné le genre, balisé les territoires et posé des étalons de rigueur si hauts qu'ils ressemblent à des lignes de fuite inaccessibles. Pourtant, le piège le plus dangereux pour un nouvel auteur n'est pas d'être comparé aux grands maîtres ; c'est de passer à côté de la seule mission qui vaille vraiment la peine : parler de sa propre époque.
La dictature des classiques et le piège de la copie
La tentation est grande, au début, de vouloir chausser les bottes des anciens. On cherche à reproduire leur souffle, à imiter leur style, ou à s'inscrire dans des sagas-fleuves qui obéissent à des codes bien établis. On essaie de fabriquer de la « grande science-fiction » en copiant la formule chimique de ceux qui ont précédé.
C’est une impasse. Les grands maîtres n'ont pas traversé les décennies en essayant de ressembler à ceux qui écrivaient avant eux. Ils ont été grands précisément parce qu'ils ont regardé leur présent droit dans les yeux, avec les angoisses, les ruptures technologiques et les dérives politiques de leur propre temps. Asimov écrivait sous l'ombre de la guerre froide et de l'atome ; Barjavel voyait s'accélérer la folie techniciste des Trente Glorieuses ; Lem disséquait les impasses du positivisme scientifique de son siècle.
Vouloir imiter les maîtres en ignorant le monde dans lequel on vit, c'est produire des récits hors-sol, des coquilles vides qui sentent la naphtaline et la copie conforme.
L'urgence du présent : ancrer ses fictions dans le réel
La science-fiction n'est pas un exercice de style gratuit destiné à aligner des vaisseaux spatiaux ou à manipuler des gadgets futuristes pour le plaisir. C'est un scalpel.
À l'heure où notre monde contemporain tangue entre la surveillance algorithmique généralisée, l'épuisement des ressources, la tentation du sectarisme et le vertige des intelligences artificialisées, le nouveau créateur n'a pas besoin de chercher bien loin ses sujets. Le futur dystopique ou l'uchronie rigoureuse ne sont que des prétextes pour disséquer les travers de notre actualité.
Écrire de la science-fiction aujourd'hui, c'est s'emparer des tensions de notre siècle et les pousser à bout pour voir ce qu'il reste de l'humain au milieu des ruines. C'est refuser le confort des
grands récits consensuels pour pointer les projecteurs sur ce qui cloche maintenant.
Trouver sa propre voix
Alors, comment trouver sa place entre la révérence due aux maîtres et la nécessité d'exister ? Tout simplement en acceptant d'être soi-même, avec son propre bagage, ses doutes, son exigence et sa liberté.
Les maîtres de la science-fiction ne nous demandent pas d'être leurs fidèles sujets ; ils nous invitent à reprendre le flambeau. Leurs livres ne sont pas des prisons de verre, mais des fondations. Une fois qu'on a lu les classiques, il faut savoir refermer les livres, poser sa propre feuille blanche, et regarder par la fenêtre. Le monde moderne attend qu'on le raconte. Et pour cela, aucune réplique ne vaudra jamais votre propre regard.